Vulnérabilité regard chrétien - (2de partie) Enregistrer au format PDF

Lundi 14 septembre 2020
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Nous sommes des êtres pour la vie et pour la mort

Voir Vulnérabilité : regard chrétien - 1re partie

3 La vulnérabilité en régime chrétien

En régime chrétien, pour poser un regard sur la vulnérabilité, il y a une trinité à visiter.

D’abord, l’Écriture Sainte. Que nous dit la Bible sur la vulnérabilité humaine ? Plus précisément, comment Dieu se situe-t-Il par rapport à la fragilité et à la détresse de l’homme et de la femme ?

Après les Saintes Écritures, il y a ensuite la Tradition : comment ceux et celles qui nous ont précédés dans la foi et la pratique chrétienne ont réagi face aux cris des vulnérables ? Quel héritage nous ont-ils légué ?

Enfin, les sacrements : comment répondent-ils à la fragilité humaine ?

3.1 - La vulnérabilité dans l’Ancien et le Nouveau Testaments

La vulnérabilité humaine est un cri constant, c’est un « je suis blessé ». Ce cri exige une réponse. Cette exigence de réponse vient nous rappeler que nous sommes responsables les uns des autres. En fait, le « je suis blessé » est une demande de soin : « prends soin de moi ». Dans la Bible, précisément dans l’Ancien Testament, Dieu nous a donné un exemple frappant  : face à la détresse du peuple, Il ne s’est pas dérobé, Il ne s’est pas voilé la face, Il a apporté la réponse qui s’imposait : le libérer de la chaîne de l’esclavage qui l’abîmait physiquement et moralement, car sa dignité fut bafouée, foulée aux pieds.

Aussi, disait-Il à Moïse d’un ton solennel et grave : « J’ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J’ai entendu son cri devant ses oppresseurs ; oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une terre plantureuse  ». (Exode 3, 7-8).

Du cri aux risques

Vous voyez, chers amis, la misère, la blessure du peuple a forcé Dieu à descendre, donc à faire le déplacement. Quand un être humain crie, parce qu’il est confronté à l’oppression de la souffrance, de la douleur, de la maladie, de la solitude ou ultimement de l’agonie, nous avons un déplacement à effectuer : laisser notre monde de bien-portants et de bienêtre pour aller le secourir. C’est le sens des Mystères de l’Incarnation et de la Passion du Christ : pour sauver l’homme du péché et de la mort éternelle, Jésus a abandonné son trône, Il vient faire ce double scandale parmi nous. D’une part, l’éternellement riche s’est fait pauvre, donc vulnérable ; de l’autre, l’éternellement fort et puissant s’est fait ridiculiser, maltraiter, humilier jusqu’à être assassiné, expression achevée de sa vulnérabilité. Ainsi, la responsabilité vis-à-vis de la vulnérabilité de l’autre implique des risques à encourir. Pour nous sauver, Dieu a pris tous les risques, dont la livraison de son propre Fils. Si vous nous permettez de prendre un autre exemple au sujet du rapport entre la responsabilité et le risque, nous pouvons visiter Luc 5, 17-19. « Et il advint, un jour qu’il était en train d’enseigner, qu’il y avait, assis, des pharisiens et des docteurs de la loi venus de tous les villages de Galilée, de Judée et de Jérusalem ; et la puissance du Seigneur lui faisait opérer des guérisons. Et voici des gens portant sur un lit un homme qui était paralysé, et ils cherchaient à l’introduire et à le placer devant lui. Et comme ils ne savaient pas où l’introduire à cause de la foule, ils montèrent sur le toit et, à travers les tuiles, ils le descendirent avec sa civière, au milieu, devant Jésus. »

Le risque évangélique, ici, nous indique comment la vulnérabilité humaine convoque notre créativité. Devant tel ou tel cas, quand ce qui est prescrit ne tient plus, nous devons faire appel à notre créativité. En effet, chaque impasse est une occasion de se dépasser et de mettre en œuvre nos capacités créatrices.

Nous avons vu, dans la page d’Évangile plus haut, comment les porteurs ont su mobiliser leurs ressources physiques et intellectuelles pour sauver leur frère, nous y voyons une forme de réponse qui est une critique de la réponse contraire devant la vulnérabilité des autres, à savoir l’indifférence. Dans Lc 10, 25-37, ce que nous appelons couramment la parabole du bon Samaritain, nous donne à méditer sur ces deux types de comportement : sur la route de Jéricho, il y avait un drame humain, car un homme a été abattu, il a été abandonné sur la route. Le prêtre et le lévite se sont dérobés à la vue de l’homme. Ils se sont donc "barrés" comme on dirait aujourd’hui, alors qu’il y avait une responsabilité à assumer, parce que, par terre, un homme était blessé. En revanche, le bon Samaritain a accepté de se contrarier, parce qu’il avait compris : secourir la victime était une urgence.

Le mal, quelle que soit la forme sous laquelle il s’exprime, est toujours une contrariété. En régime chrétien, cette contrariété devient une mission, un lieu d’engagement, un lieu eschatologique. En effet, en soignant l’homme blessé, le Samaritain a soigné sa relation à Dieu. De ce fait, il s’est frayé un sentier dans son cœur jusqu’à ce qu’il atteigne le boulevard du Royaume. Selon la Parole de Dieu, le regard chrétien sur la vulnérabilité de l’autre est un regard responsable, engagé, actif, créatif, plein de bonté et de charité.

3.2 - La vulnérabilité dans la Tradition de l’Église

Dans la Tradition de l’Église, il existe des œuvres de charité qui ont été créées pour répondre à l’extrême vulnérabilité des personnes. Au Moyen-Âge, les monastères construisaient des hôpitaux pour accueillir les infirmes. Les Hospitaliers de Saint Lazare ont vu le jour, parce qu’il y avait urgence à répondre à l’extrême détresse des lépreux. Au XVIe siècle, la Compagnie de l’Amour Divin est fondée pour répondre à ceux qui souffraient de syphilis. Car ces derniers étaient abandonnés à la fois par leur famille, parce que c’était une honte d’avoir une telle maladie ; et aussi par les hôpitaux à cause de la peur de la contagion. Plus proches de nous, nous pouvons évoquer certaines grandes figures de charité comme Soeur Emmanuelle et Mère Teresa.

La vulnérabilité humaine a toujours été prise en compte par l’Église à travers l’histoire. James Keenan, un théologien moraliste américain, a écrit fort justement ceci : « Depuis le moment où Jésus guérissait le premier malade, les chrétiens ont suivi ses pas individuellement et collectivement. Avec courage, compassion, sagesse, imagination, les disciples du Christ, aujourd’hui, continuent ce long travail de compassion ». En effet, c’est dans la ligne de cette longue Tradition ecclésiale, marquée par la loi de l’Esprit, c’est-à-dire celle de l’Amour, que nous sommes appelés à fonder notre engagement aux côtés des plus vulnérables. Notre ouverture à l’altérité blessée a un fondement biblique et historique important.

Père Aduel Joachin