Vendredi Saint - Méditation Père Aduel Enregistrer au format PDF

Vendredi 10 avril 2020
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Le Vendredi Saint n’a jamais été si proche de notre quotidien

« C’est moi »,
 
« C’est scandaleux »
 
Prenons rendez-vous !

C’est moi

« Tout est accompli. » L’Amour a fait son chemin, il a achevé sa mission. En effet, « les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres » (Luc 7, 22, lire aussi Luc 4, 18-19). Il n’y a plus rien à faire ! « Tout est accompli » et « C’est moi ». En prononçant ces deux mots, Jésus semble avoir déjà anticipé la question de Pilate : « qu’est-ce que la vérité ? » La vérité consiste à ne jamais maquiller le réel. Alors, « C’est moi ». Ces jours-ci, ces deux mots reviennent très souvent, et pour affirmer une vérité : « Oui, c’est moi, la fille de madame X », « Oui, c’est moi la mère du petit Y », « Oui, c’est moi le docteur X », « Oui, papa, c’est moi, ta fille ». A cette fille, on annonce le décès de sa mère dans un hôpital ou dans un EHPAD, à cette mère on annonce la mort de son bébé de six semaines ; ce médecin confirme : c’est vrai. Cette enfant veut rassurer son papa, qu’il n’a pas affaire à une fille fantôme. C’est bien elle ! C’est le temps de la vérité…

Le mystère de la passion du Christ n’a jamais été si proche du quotidien de l’humanité, prise dans sa totalité. C’est bien elle, cette humanité qui est meurtrie par le Covid-19, elle ne peut rien cacher. Son extrême vulnérabilité est révélée comme celle du Christ. « Tout est accompli » pour le Christ, tout ne fait que commencer pour l’humanité, soignant ses habitants, ensevelissant et pleurant ses morts. En disant « C’est moi », Jésus a tout assumé.

Aujourd’hui, face à la dramatique commune, que pensez-vous pouvoir assumer ? L’heure est à la générosité, l’heure est à l’accomplissement d’un geste d’amour. A l’extrême fragilité de nos compagnons et compagnes en humanité, il y a une attente : cette voix qui dira « C’est moi », c’est mon tour. J’interviens pour soulager. « Tout est accompli. »

C’est scandaleux

« C’est scandaleux ! Nous allons de scandale en scandale. C’est scandaleux qu’un Messie soit ainsi traité ! C’est scandaleux d’entendre que l’Homme parfait, devienne un malfaiteur. Un Dieu-bandit ! C’est un scandale théologique : le scandale de la foi. C’est scandaleux de l’entendre et de l’admettre, la population a fait son choix : « Pas lui ! Mais Barabbas ! » Quant à Jésus, il n’a qu’un sort : « Crucifie-le ! Crucifie-le ! », « A mort ! A mort ! Crucifie-le ! ». Mais, nous ne devons jamais oublier qu’il y avait un premier scandale lié au Mystère de l’Incarnation : le refus d’héberger la jeune famille, malgré l’imminence de l’accouchement. Saint Luc nous dit : « Or, il advint, comme ils étaient là, que les jours furent accomplis où elle devait enfanter. Elle enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche, parce qu’ils manquaient de la place dans la salle. » (Luc 2, 6-7) Le scandale d’un Dieu-SDF !

Le Vendredi Saint n’a jamais été si parlant pour l’humanité. A la lecture des statistiques des décès dus au Covid 19, nous entendons les exclamations : « C’est scandaleux qu’il y ait autant de morts dans un grand pays comme…. ! » Par rapport aux méthodes de confinement mises en place dans les EHPAD, résonnent à nos oreilles : « C’est scandaleux ! » C’est scandaleux de traiter nos ainés de cette manière ! A la nouvelle du décès de l’un d’eux, les voix sont plus nombreuses encore à crier : « C’est scandaleux ! » « C’est scandaleux, parce que papa ou maman est décédé/e en notre absence. Nous n’avons mêmes pas pu lui dire au revoir. Nos regards n’ont pas pu croiser les siens. C’est rageant ! »

Ils sont nombreux à nous quitter ces jours-ci dans la plus grande solitude, privés de la dernière caresse, privés d’un dernier mot. C’est scandaleux ! Toutes ces voix, toutes ces colères sonnent comme un réajustement comportemental par rapport à l’agonie : nous n’en avons plus peur. Elle est plutôt un appel : être là quand l’autre va cesser d’être là. Le scandale de la croix vient nous informer d’une responsabilité morale à ne jamais relativiser : la nécessaire présence humaine quand la vie de l’autre tire vers l’absence.

Le Vendredi Saint n’a jamais été si proche de nous, en ce moment de crise mondiale. Alors que le confinement ne nous permet pas d’honorer les nôtres de notre présence dans les hôpitaux ou dans les EHPAD, des hommes et des femmes les ont pris en charge. L’humanité en petit comité ! Ce qui nous rappelle ce groupe restreint qui se trouvait « près de la croix de Jésus […] sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine ». Un petit comité qui manifestait sa fidélité et sa confiance en Jésus. Il voulait lui dire : quoiqu’il arrive, nous croirons en toi. Les médecins, les infirmières… tout le personnel soignant, en poussant jusqu’au bout leurs efforts auprès des patients, professent la même foi en l’humanité. Face au scandale de la mort, il y a toujours une expression de la douceur de l’amour. En ce Vendredi Saint… et même après, comment comptez-vous agir quand vous êtes confronté au scandale ? C’est scandaleux ! Mais, heureusement, les hommes et les femmes de notre temps savent aimer aussi.

Prenons rendez-vous

Prenons rendez-vous ? Où ? Qu’est-ce que le rendez-vous ? Le rendez-vous est une rencontre fixée à une date et en un lieu précis. Joseph d’Arimathie et Nicodème ont pris rendez-vous. Ils ont donné une sépulture à Jésus. Le dernier nommé « apportait un mélange de myrrhe et d’aloès pesant environ cent livres. Ils prirent donc le corps de Jésus, qu’ils lièrent de linges, en employant les aromates selon la coutume juive d’ensevelir les morts. » Ouf ! Il sera crucifié comme un bandit, mais il finira comme un homme, car il aura un enterrement. Toujours en petit comité ! C’est ce que nous vivons aujourd’hui dans nos églises. Les enterrements sont célébrés en présence de 2, 3, 4, 7 personnes. Nous atteignons rarement le maximum prescrit par la loi en ce temps de confinement. Tout n’est pas perdu ! Ils ont un tombeau ! Sortons de la définition classique. Un tombeau, constatons-nous, est un lieu de pèlerinage familial. D’où l’espérance de nous retrouver un jour autour de celui que nous n’avons pas pu assister dans son agonie ni lors de sa mise en terre. Prenons rendez-vous ! Un rendez-vous, c’est un horizon. De ce fait, il maintient l’espérance, il inspire, il pousse vers.

Prenons rendez-vous, quand il viendra le moment, pour dire merci à ceux qui se sont sacrifiés pour maintenir les autres vivants. Prenons rendez-vous, quand il viendra le moment, pour pleurer encore, prier encore, ensemble pour nos morts. Nous irons sur leur tombeau, nous leur dirons :

« JE T’AIMERAI A JAMAIS… REPOSE EN PAIX ! » … « C’est moi ».