Saints de glace Enregistrer au format PDF

Mercredi 13 mai 2020
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Désignant une période climatologique embrassant les 11, 12 et 13 mai, jours où étaient traditionnellement célébrés respectivement saint Mamert, saint Pancrace et saint Servais, les saints de glace ont la réputation d’amener la froidure en plein milieu du joli mois de mai — le phénomène de gelée nocturne à cette époque étant communément appelé lune rousse —, d’où le surnom qui leur fut infligé mais que leur existence ne justifie en rien.

Saints de glace : qui étaient-ils ?

La tradition populaire attache aux jours de fête des saints de glace que sont Mamert, Pancrace et Servais célébrés les 11, 12 et 13 mai, la possibilité de voir sévir les dernières gelées nocturnes avant la saison chaude.

Mamert (mort en 475) fut archevêque de Vienne — ville de ce qui sera plus tard la province du Dauphiné — à la fin du Ve siècle.

C’était un homme des plus énergiques. À propos de la consécration d’un évêque, il eut de graves difficultés avec Gondioc qui, paraît-il, était roi des Burgondes. Gondioc avait son idée ; Mamert avait la sienne. Et Gondioc s’enorgueillissait de sa puissance mais, de son côté, Mamert ne renonçait pas volontiers à une décision qu’il avait prise. Il fallut réunir un concile ; le concile donna raison à l’archevêque.

Saint Mamert de Vienne. Gravure (colorisée ultérieurement) de Diodore Rahoult (1819-1874)

On dit aussi que saint Mamert institua les rogations : les malheurs de la Gaule, en ce temps-là, rendirent fréquente l’occasion de ces prières publiques qui assemblaient dans un voeu commun des foules nombreuses. Ainsi Mamert fut pieux et volontaire.

Saint Servais (300-384), lui, était évêque de Tongres — ville flamande de l’actuelle Belgique —, après avoir été évêque de Troyes, cela une centaine d’années avant que saint Mamert occupât le siège de Vienne. Son histoire n’est pas très bien connue ; ou, du moins, elle ne l’est pas d’une manière très certaine. Les hagiographes racontent que Servais eut, à plusieurs reprises, besoin de quitter son diocèse pour assister à des conciles.

Et, par exemple, il prit part au concile de Rimini, où il défendit avec une vive éloquence la doctrine nicéenne. Seulement, lorsqu’après le concile de Rimini il revint à Tongres, les Tongriens se révoltèrent contre lui. La cause de cette rébellion n’est pas évidente : on ne sait pas s’il la faut chercher dans les doctrines ou ailleurs. Toujours est-il que Servais dut s’en aller. Il se retira d’abord à Utrecht, puis à Rome, puis à Worms, puis à Metz ; et ensuite, quand il devina que le temps avait probablement arrangé les choses, il retourna, sans hâte aucune, à Tongres, où il ne fut pas mal accueilli.

Ainsi, Servais nous apparaît comme un sage qui met à profit la durée et qui n’essaye pas d’aller à l’encontre de la fureur populaire. Les hagiographes ont orné la légende de saint Servais de mille traits qui ne sont pas tous extrêmement croyables ; ils lui ont attribué, à la légère, la qualité de « parent de Jésus-Christ ». Les critiques affirment qu’il y eut au moins deux personnages qui, dans l’Église ancienne, portèrent le nom de Servais : les anecdotes de l’un et de l’autre se seraient mêlées. Car ainsi procède la modeste pensée des multitudes ; elle désire beaucoup de simplifier la complexe réalité : par exemple, il lui est commode d’attribuer à un seul personnage les aventures de plusieurs.

On ne doit pas le regretter. C’est à cette manie paresseuse que se rattache, comme l’effet à la cause, l’épopée. Nous n’aurions pas d’épopées, autrement. Les épopées ont besoin, pour se former, d’un prodigieux héros autour duquel se groupent des incidents innombrables. Mais, un prodigieux héros, un héros tel que l’épopée en demande, cela ne se trouve pas dans la réalité de l’histoire. Un seul personnage historique n’accomplit point assez d’exploits pour constituer un prodigieux héros. La constitution d’un prodigieux héros réclame plusieurs personnages. C’est le travail spontané auquel réussit parfaitement l’économe pensée des multitudes. Et c’est ainsi, en outre, qu’elle a bien pu composer un saint Servais « peu cohérent ».

Quant à saint Pancrace (290-304), il y a deux saints de ce nom, mais assez dissemblables pour que la tradition ne les ait pas confondus. L’un fut envoyé par saint Pierre en Sicile comme évêque de Taormina, où il mourut martyr : il est honoré le 3 avril, et il n’est pas un saint de glace. L’autre était un jeune homme plein de foi et plein de vaillance, un enfant.

Il avait quatorze ans lorsque sévit la persécution de Dioclétien — empereur romain ayant régné de 284 à 305. Sa famille était chrétienne ; son oncle paternel et tuteur, qui s’appelait Denis, fut mis aux fers. Pancrace, que Denis exhortait par la parole comme par l’exemple, affirma ses sentiments religieux et fut martyrisé : on rapporte que c’est lui qui, le premier, subit le supplice de la décollation.

Voilà, brièvement résumée, l’histoire des trois saints de glace. On voit qu’ils n’ont rien fait, durant leur existence, qui les désignât à ce titre et les préparât à l’empire des soudaines et tardives froidures. C’est le hasard qui les a ainsi gratifiés d’une renommée imprévue, en dépit de leur admirable ferveur et malgré leur zèle tout autre.

Martyre de saint Pancrace. Enluminure extraite de La légende des saints (manuscrit français n°16251 de la Bibliothèque Nationale de France) par Jacques de Voragine (1228-1298), traduction du XIVe siècle de Jehan Belet

D’ailleurs, il est remarquable qu’assez souvent les 11, 12 et 13 mai sont parmi les jours les plus chauds de ce mois. Mais il est vrai qu’en général un certain abaissement de la température se produit au milieu de mai. Les météorologistes expliquent cela, comme ils expliquent aussi tous les autres phénomènes atmosphériques. Ils ont, on le sait, réponse à tout ; et, si leurs commentaires sont parfois aussi arbitraires que leurs pronostics sont hasardeux, du moins ne restent-ils jamais cois.

L’imagination populaire non plus ne reste jamais coi. Elle aussi, a réponse à tout. Il fait froid au milieu du joli mois de mai. Alors, elle dit : « Ce sont les saints de glace ! » Les météorologistes disent : « C’est la lune rousse ! » Il y a peut-être quelque prudence à ne pas croire l’une de ces deux explications infiniment plus démonstratives que l’autre et à réserver autour des phénomènes un peu d’incertitude, une marge où noter des restrictions.

Remarquons-le, la lune rousse devrait agir de la façon la plus rigoureuse. On ne conçoit pas qu’elle amène le froid une année, la chaleur une autre et qu’une autre année elle n’amène rien du tout. Elle a, cette savante lune rousse, des devoirs de régularité parfaite à remplir. Du moment que les météorologistes l’invoquent, il ne lui est pas permis de se montrer capricieuse ; quand on a l’honneur d’entrer dans la combinaison d’une théorie scientifique, on se doit à soi-même de ne pas suivre sa fantaisie particulière et on le doit aux membres de l’Institut qui vous sollicitent.

Si la lune rousse amène le chaud ou n’amène rien du tout quand on a doctement démontré qu’elle devait amener le froid, qu’est-ce qu’on peut bien devenir ! L’imagination populaire ne souffre pas de tels embarras. Elle recourt aux saints Mamers, Pancrace et Servais. Elle les appelle saints de glace parce que, d’habitude, il fait plutôt froid aux jours de leurs fêtes. Mais elle admet à merveille que les saints Mamert, Pancrace et Servais ne soient pas les esclaves de cette habitude ; elle admet à merveille qu’ils puissent une année changer de volonté. L’imagination populaire, n’ayant pas prétendu à des rigueurs scientifiques, est mieux à l’aise que les savants si un accident se produit dans le cours des prévisions et des probabilités. Elle trouve ici la récompense méritée de sa modestie et de sa précieuse sagesse.

Les savants, si la lune rousse a trompé leur attente, ne s’avouent pas vaincus tout de suite. Ils se défendent comme ils peuvent. Ils disent que la lune rousse n’est qu’un élément dans le divers ensemble des phénomènes qui ont pour conséquence telle ou telle température ; ils disent que tout cela est infiniment complexe et voire si complexe qu’on a grand-peine à s’y reconnaître.

Bravo ! Mais, justement, cette complexité infinie dont le subtil détail fatigue nos esprits ou même échappe à notre entendement, c’est le mystère, c’est ce qu’il convient d’appeler mystère jusqu’au jour — qui ne viendra peut-être jamais — où la science aura terminé victorieusement ses recherches.

Eh bien ! s’il y a tant de mystère dans les événements d’ici-bas et si la pluie, le vent, l’arrivée de la neige, le froid, les belles soleillades, les splendides chaleurs n’ont pas dit à l’oreille des savants leur dernier mot, il y a une fine sagesse à considérer la nature sans arrogance. Le sage ne fait pas trop de différence entre une explication météorologique par la lune rousse et le naïf témoignage des bonnes gens qui attribuent aux saints Mamert, Pancrace et Servais des volontés habituellement glaciales.

Ce fut un homme ingénieux, prompt à conclure, et ce fut un philosophe assez profond pourtant, ce villageois qui le premier, un jour de mai, imagina d’appeler saints de glace l’ancien archevêque de Vienne, l’ancien évêque de Tongres et le petit-fils du vieillard Denis. Quand vécut-il et où, ce villageois attentif au retour de la froidure printanière ? On ne le sait pas. On ne sait quel il fut. On ne sait rien de lui. Mais sa trouvaille lui a survécu ; elle le méritait. Elle est charmante, circonspecte, pittoresque ; et elle donne une bonne leçon, un profitable conseil à la science qui, elle, risque de pécher par trop d’assurance et d’orgueil.

Saint Sylvestre assis à côté de saint Servais avec sa clef. Enluminure extraite de Livre d’images de Madame Marie (également appelé Images de la vie du Christ et des saints), manuscrit français n°16251 de la Bibliothèque Nationale de France, vers 1285